Nos habitudes alimentaires sont rarement anodines. Manger, c’est d’abord une nécessité biologique. On ne peut pas simplement décider de s’en passer, contrairement à l’alcool ou à d’autres habitudes qu’on peut choisir d’éviter. Mais c’est aussi bien plus que ça : un acte profondément social, ancré dans nos repas partagés, nos fêtes, nos rituels familiaux. C’est du plaisir, de la culture, du réconfort, des souvenirs. Et parfois, une source d’inquiétude.Dans une société où l’on parle beaucoup de «manger santé», la relation à la nourriture peut devenir complexe pour beaucoup de gens.

Quand on reçoit un diagnostic de diabète de type 1 (DT1), l’alimentation prend une nouvelle dimension. On apprend que presque tout ce qu’on mange fait monter la glycémie, et que c’est l’insuline qui permet de garder l’équilibre. Au centre de tout ça : les glucides, ces nutriments présents dans des aliments du quotidien comme le pain, les pâtes, le riz, les fruits, ou les desserts qu’il faut apprendre à estimer pour déterminer la dose d’insuline à administrer.

Il y a quelques décennies, les personnes vivant avec le DT1 devaient manger quasiment les mêmes repas chaque jour, avec peu de glucides. Aujourd’hui, compter les glucides est censé être un outil de liberté, permettant de manger ce qu’on veut tant que l’insuline est ajustée en conséquence. 

Mais calculer les glucides d’un repas est une tâche difficile et fastidieuse, et à force de faire ces calculs plusieurs fois par jour, tous les jours, sans relâche… une certaine fatigue peut s’installer. Ainsi, ce qui est censé moderniser la gestion du diabète et faciliter la vie peut parfois devenir une source de stress.

Quand l’alimentation devient source d’anxiété

Même quand tout semble «bien fait», calcul précis des glucides, détermination adéquate de la dose et du moment d’administration de l’insuline, la glycémie ne réagit pas toujours comme prévu. Le type de glucides, la présence de fibres, de gras, la prise d’alcool, le stress, les hormones, le sommeil, l’activité physique, une simple infection…tant de facteurs échappent à notre contrôle et influencent la glycémie, au delà du nombre de glucides. C’est souvent frustrant. Parfois décourageant.

Face à cette imprévisibilité, il est naturel de vouloir mieux contrôler ce qui semble à notre portée, comme la quantité de glucides que l’on mange et son calcul. Certains vont réduire les glucides au maximum pour limiter les variations de la glycémie. D’autres vont se forcer à manger quasiment la même chose chaque jour, par souci de prévisibilité. D’autres encore vont se tourner vers des plats industriels dont la teneur en glucides est déjà indiquée sur l’emballage, pour s’épargner les calculs. Mais viser la glycémie parfaite à chaque repas est une bataille impossible à gagner et s’y accrocher peut vite devenir une source d’anxiété.

Certaines personnes décrivent une peur des hypoglycémies après les repas, de la frustration lorsque la glycémie monte malgré tous les efforts, ou encore de la culpabilité lorsque les résultats ne correspondent pas aux attentes. D’autres parlent surtout de fatigue mentale : celle de toujours devoir anticiper, calculer, ajuster sans relâche, sans toujours voir de progrès. La lecture en continue de la glycémie a des avantages indéniables mais elle permet aussi de détecter des variations qui passaient inaperçues avec les glycémies capillaires : une façon de s’améliorer mais aussi la source de multiples frustrations.

Le contexte des soins peut lui aussi, parfois sans le vouloir, alimenter cette relation aux chiffres. La pesée systématique en début de rendez-vous médical, souvent réalisée de façon automatique peut renforcer une vigilance accrue envers le corps et le poids. Et au cœur de la consultation avec l’endocrinologue trône souvent un seul chiffre : celui que la prise de sang a révélé. S’il est dans les normes, le rendez-vous se passe bien. Sinon, l’atmosphère change. Dans un quotidien déjà rythmé par les glycémies, les doses d’insuline et les grammes de glucides, ce chiffre de plus peut s’inscrire dans une logique de contrôle qui finit par peser, au sens propre comme au figuré.

Ce qui commence comme une volonté de bien faire, d’être rigoureux·se, peut progressivement glisser vers quelque chose de plus lourd et parfois, vers une obsession pour l’alimentation elle-même.

L’orthorexie : quand «bien manger» devient une obsession

Chercher à «bien» manger part d’une bonne intention. Mais parfois, cette recherche peut prendre trop de place. L‘orthorexie, c’est quand la quête d’une alimentation « parfaite » ou « la plus saine possible » devient une préoccupation constante et envahissante, au point d’affecter la qualité de vie. 

Ce n’est pas une question de glucides, de glycémie ou encore de calories, c’est une relation à la nourriture en elle-même : son origine, sa transformation, sa «pureté». Les personnes qui en souffrent se font une définition très rigide de ce qui est «santé». Elles vont, par exemple, consommer que des produits non transformés, locaux, biologiques, tout en surveillant de près leur valeur nutritive. Si limiter la consommation de produits ultra transformés est une bonne chose, les éviter à tout prix peut devenir pesant. En présence d’orthorexie, l’alimentation prend tellement de place qu’elle devient source d’angoisse et peut mener à l’isolement social.

L’orthorexie existe indépendamment du diabète et peut toucher n’importe qui. Mais quand on vit avec le DT1, on navigue déjà dans un monde où chaque aliment peut être  analysé, pesé, calculé. Ce contexte peut créer un terrain fertile pour ce type de glissement, sans qu’on s’en rende compte.

L’orthorexie ne s’installe pas du jour au lendemain. C’est un continuum, progressif, souvent invisible au début. Ces questions peuvent aider à y voir plus clair :

  • Est-ce que je peux manger quelque chose simplement parce que j’en ai envie, sans me sentir stressé·e ou coupable ?
  • Est-ce que mes choix sont surtout guidés par la peur ou le contrôle ?
  • Est-ce que je tends à m’isoler socialement à cause de la nourriture ?
  • Est-ce que mes pensées autour de l’alimentation occupent une grande partie de mon espace mental ?

Se reconnaître dans certaines de ces questions ne signifie pas que l’on souffre d’un trouble alimentaire. Cela peut simplement indiquer que la relation à l’alimentation pourrait bénéficier d’un rééquilibrage, et c’est déjà une information précieuse.

Gestion précise vs. contrôle excessif : quelle différence ?

Dans le contexte du DT1, la frontière entre une «gestion équilibrée» du diabète et une relation anxiogène à l’alimentation peut être floue, et c’est tout à fait compréhensible.

La gestion précise consiste à utiliser le calcul des glucides et l’ajustement de l’insuline, comme des outils pour prendre soin de sa santé au quotidien, tout en restant flexible. C’est accepter que la vie avec le DT1 nécessite de planifier mais comporte aussi de nombreux imprévus, et que c’est correct 

Le contrôle excessif, lui, cherche à éliminer toute incertitude. Chaque repas devient une épreuve, chaque variation de la glycémie un échec. Or, avec le DT1, il est impossible de tout maîtriser. Cette quête de perfection finit par limiter la liberté et le plaisir de manger.

La différence ne tient pas toujours aux comportements eux-mêmes, mais à la place qu’ils prennent et à la détresse qu’ils provoquent.

Retrouver une relation sereine avec la nourriture

Si manger est devenu une source de stress, ce n’est pas un signe de faiblesse. C’est souvent le reflet d’un engagement sérieux envers sa santé. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de retrouver une relation plus sereine avec la nourriture, même en vivant avec le DT1. Cela ne signifie pas d’arrêter de compter les glucides, d’ignorer la glycémie ou de ne plus ajuster l’insuline. Il s’agit plutôt de réintroduire de la flexibilité, de la confiance et du plaisir dans le quotidien, petit à petit. Ce n’est pas toujours facile, cela demande du temps, de la patience et parfois du soutien.

Voici quelques pistes concrètes :

  1. Remettre les chiffres à leur juste place

Une glycémie n’est pas un jugement sur vous ou vos choix alimentaires, mais une information parmi d’autres influencée par de nombreux facteurs qui, pour la plupart, échappent à votre contrôle. Un chiffre élevé après un repas ne dit rien de qui vous êtes, ni de l’effort que vous mettez.

  1. Sortir de la logique «bons» / «mauvais» aliments

Aucun aliment n’est intrinsèquement «mauvais», ni pour la glycémie, ni pour la santé en général. L’insuline existe précisément pour permettre de manger ce qu’on aime, en ajustant les doses en conséquence. Classer les aliments en « bons » ou « mauvais » peut augmenter l’anxiété, alimenter la culpabilité et diminuer le plaisir de manger.

  1. Se reconnecter à ses envies et à ses sensations

Il est parfois utile de faire une pause et de se demander simplement : De quoi ai-je envie ? Ai-je vraiment faim ? Qu’est-ce qui me ferait du bien maintenant ? Des approches comme l’alimentation intuitive et consciente peuvent aider à retrouver cette connexion avec soi, au-delà des calculs et des étiquettes nutritionnelles.

  1. Lâcher prise sur la perfection

Une saine alimentation n’est pas réduite à un apport en nutriment ou à la glycémie après le repas. Elle comprend une variété d’aliments qui soutiennent le corps, respectent les envies et les signaux internes et favorisent le bien-être mental tout en tenant compte du contexte social et culturel de la personne. Apprendre à lâcher prise sur le perfectionnisme peut faire une vraie différence. Moins d’anxiété autour des repas, moins de stress à chaque chiffre, et peut-être, tranquillement, un peu plus de liberté et de plaisir à manger. Se donner le droit à l’erreur, c’est aussi se donner le droit d’être humain, avec ou sans diabète.

  1. En parler

Si l’alimentation génère de l’anxiété importante, de la culpabilité persistante ou un évitement social, en discuter avec son équipe de soins, notamment une nutritionniste ou un professionnel en santé mentale, peut faire une réelle différence. Vous n’avez pas à traverser ça seul·e.

Par ailleurs, il y a de quoi garder l’espoir : la recherche avance rapidement pour réduire ou supprimer le besoin de calculer la dose d’insuline au moment des repas, ce qui pourrait rendre la vie avec le DT1 plus simple et plus sereine.

Pour aller plus loin

Sur Support, notre plateforme de formation en ligne gratuite pour le diabète de type 1, vous trouverez un module complet sur les troubles alimentaires, ainsi que des outils concrets pour mieux vivre au quotidien. Il suffit de vous connecter ou de créer votre compte gratuitement

Écrit par :  Sarah Haag, infirmière clinicienne, B.Sc.

Révisé par :

  • Amélie Roy-Fleming RD, CDE, M.Sc.
  • Rémi Rabasa-Lhoret, M.D., Ph. D.
  • Anne-Sophie Brazeau, Dt. P., Ph. D.
  • Chloé Freslon, Domitille Dervaux, Jacques Pelletier, Aude Bandini, Michel Dostie, Claude Laforest, patient·e·s partenaires du projet BETTER